Démantèlement de Fessenheim : dépollution minimum

La centrale de Fessenheim, la plus vieille de France (mise en service en 1977) , mis à l’arrêt en juin 2020 (la 1ère tranche le 22 février 2020, la 2ème le 29 juin 2020) est en cours de démantèlement :
90% du travail préparatoire est terminé : Il a entre autre consisté à extraire les combustibles radioactifs des piscines pour les évacuer et les traiter à La Hague, à purger le circuit primaire de la centrale ou encore à déconstruire la salle des machines, là où la vapeur sous pression permettait de produire de l’électricité.

L’année 2026 va voir la partie nucléaire commencer à être démantelée. Edf a  annoncé que le démantèlement lui-même commencera en mai 2026 et durera 5 ans. Ensuite suivra le travail de décontamination et enfin la démolition des bâtiments constitués de béton et d’acier. La fin prévue est (pour le moment) en 2046.

La centrale de Fessenheim a accumulé les problèmes non résolus : « les générateurs de vapeur ont été forgés dans un acier défectueux, ce qui l’oblige à fonctionner en mode dégradé; les piscines d’entreposage du combustible ne sont pas bunkérisées alors qu’il y a un aérodrome juste à côté de la centrale » énumérait en 2020 à Reporterre André Hatz, président de l’association Stop Fessenheim .
Après l’accident nucléaire de Fukushima, l’ASN [Autorité de sûreté nucléaire] a imposé une remise à niveau des équipements de sûreté de toutes les centrales françaises. EDF s’est vu imposer de renforcer et rendre étanche le radier – le socle en béton sur lequel repose le réacteur et censé faire barrière avec le sous-sol en cas de fusion du cœur et de déversement du magma radioactif hors de la cuve – qui ne faisait qu’un mètre et demi d’épaisseur. Coincé par un manque de place au-dessus et la plus grande nappe phréatique d’Europe en-dessous, il n’a pu rajouter que cinquante centimètres de béton. EDF savait que ça ne suffirait pas pour que la centrale réussisse sa quatrième visite décennale et continue à fonctionner au-delà de ses quarante ans, et a accepté de la fermer.

La nappe phréatique d’Alsace, la plus grande d’Europe, alimente des millions d’Européens en eau potable, se situe entre 2 et 5 mètres en dessous le niveau du sol sur lequel est installé la centrale nucléaire.

A ce jour, aucun démantèlement de réacteur nucléaire n’a été complètement réalisé : le démantèlement de la centrale de Brennilis est toujours en cours, alors qu’elle est arrêtée depuis plus de 40 ans . Celle de Chooz A, dans les Ardennes,  arrêtée depuis 35 ans est dans le même cas.

Les opérations de démantèlement sont parmi les plus dangereuses pour les ouvriers qui les réalisent. Il s’agit principalement de sous-traitants dont le suivi sanitaire est largement insuffisant (voir à ce propos le cas de Patrice Girardier, ouvrier et survivant du cancer qui dénonce la dissimulation de ses informations de santé. Il dénonce :

« La dosimétrie, telle qu’elle est appliquée, ne protège pas le corps mais le système. Ce n’est pas une évaluation de l’exposition réelle, mais un système qui rend la contamination normale et le doute suspect »

Le coté exceptionnel de ce démantèlement, les risques sanitaires, le coté politique (l’arrêt de Fessenheim  a fait hurler la droite et l’extrême droite) sont autant de raisons de traiter ce démantèlement avec la plus grande prudence et exigence.

Mais ce que s’apprête à autoriser le gouvernement, c’est une dépollution minimale, un démantèlement « low cost » :
Pas d’obligation de démolition plusieurs mètres sous terre, pas d’obligation de contrôle des eaux avant leurs rejets, information minimaliste de la commission locale d’information (CLI), réunissant exploitant, autorité de sûreté, collectivités locales et associations.
Dans le document d’autorisation du gouvernement, la profondeur de décontamination s’arrête à 1 mètre par rapport au niveau du terrain, alors que rien que le puit de la cuve s’enfonce à 3,5 mètres.
Le plancher de la centrale est encore plus profond, on arrive à 5 mètres sous le sol. Sans compter les fondations qui amène l’ensemble à plus de 10 mètres.
Qui plus est, EDF prévoit de combler les espaces (donc tout les locaux du sous-sol) par les gravats provenant de la démolition.
Or, même l’autorité environnementale le reconnait

« il n’a pas pu être réalisé de sondage dans les sols situés sous les bâtiments » :

Les taux de radioactivité dans les profondeurs de la centrale ne sont pas connus précisément.
Cette inconnue est d’autant plus problématique que la centrale est située au dessus de la nappe phréatique d’Alsace, la plus grande d’Europe, principale ressource en eau souterraine du territoire alsacien, et reliée à un aquifère qui s’étend entre la France, l’Allemagne et la Suisse.
Les fondations sont mêmes situées en dessous du niveau haut de la nappe, comme le montre le schéma ci-dessous.

L’autorité environnementale elle-même le reconnait :
« Certaines structures des bâtiments sont situées sous le niveau de la nappe »

Inquiétude outre rhin

De l’autre coté de la frontière (le site de Fessenheim se trouve à 2km de celle-ci) l’Allemagne est directement impactée par le démantèlement (la centrale se trouve juste au dessus de la nappe phréatique d’Alsace, la plus grande d’Europe) et les autorités ainsi que des médecins allemands s’inquiètent avec raisons de la mise en œuvre de ce démantèlement.

Dans un communiqué commun, la section allemande de l’association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire / Médecins en responsabilité sociale (IPPNW), l’ancien député du Bundestag Bueb et l’association régionale BUND Südlicher Oberrhein ont déposé une prise de position commune dans le cadre de la participation du public au démantèlement de la centrale nucléaire de Fessenheim.

Voir ici le communiqué en allemand.
Voir ici le communiqué traduit en français.

Manque de transparence et information manquante pour le public allemand

Dans ce communiqué, les signataires critiquent d’entrée le manque d’information des autorités françaises vis à vis des allemands :
« le guide pour la participation transfrontalière aux projets, plans et programmes ayant une incidence sur l’environnement de la conférence franco-germano-suisse du Rhin supérieur stipule que les documents doivent être traduits dans la langue du pays voisin » . Or, le public allemand doit se contenter d’un texte de 42 pages, tandis que le public français dispose de bien plus de 1000 pages.
Comme le condamne les signataires allemands : « Le public allemand ne peut pas se faire une idée précise de la situation de l’installation avant de démantèlement, il ne peut pas s’informer sur les étapes concrètes du démantèlement et il n’est pas informé des risques de la même manière que la population française.« 
On voit ici un nouvel exemple du manque de transparence et de l’opacité des autorités française sur le nucléaire.

Absence de calculs propre  à l’autorité environnementale

D’autre part, il est noté que les évaluations de l’autorité environnementales se base exclusivement sur les données fournies par EDF, et non sur ses propres calculs sur la quantité de déchets et de l’intensité du rayonnement.
« comme personne, à l’exception d’EDF, n’a déterminé  les quantités de déchets radioactifs  à partir de ses propres calculs, il est théoriquement possible d’éliminer du site les déchets  éventuellement produits pendant la phase de démantèlement qui dépasse le total actuellement déterminé, sans que cela n’apparaisse  dans les bilans sur les quantités de déchets« 
« Le calcul des quantités de déchets et de l’intensité du rayonnement doit être effectué indépendamment d’EDF, ainsi qu’une évaluation indépendante des incidents survenus et de leurs effets sur les composants et les structures de la centrale.« 

Recommandation de l’autorité environnementale de réduire davantage les polluants et les rayonnements dans l’air evacué et les eaux usées

« La réponse d’EDF à l’autorité environnementale en mentionnant que le réduction a été effectuée selon la « meilleure technique disponible » , en tenant compte des aspects techniques et économiques, et que les quantités émises sont inférieures aux valeurs limites, ne répond pas à l’exigence de minimisation des effets nocifs  sur les personnes et l’environnement.« 

Absence de prise en compte du rejet des eaux d’extinction des eaux d’extinction contaminées

Aucune mesure n’est mentionnée pour empêcher que l’eau d’extinction contaminée ne s’écoule dans les réseaux collecteurs, et sans être filtrée, dans la station d’épuration de Nambsheim ou même directement dans le Rhin via le réseau de collecte des eaux pluviales. Seul un document mentionne que l’eau d’extinction est évacuée et éliminée. La manière dont l’eau est éliminée et sa destination n’est pas décrite.

État inconnu du bassin de désactivation

La piscine de désactivation doit être utilisée comme site de stockage provisoire  pour les composants faiblement et moyennement radioactifs.
Il n’y a aucune information pour savoir si la piscine sera renforcée et quelle sera le volume maximal des composants radioactifs. Aucune indication non plus que la piscine pourra supporter la charge prévue.

Absence de points de mesure coté allemand

Le document P7 du dossier de démantèlement,  décrit comment les valeurs de rayonnement sont mesurées dans l’environnement. Mais il n’y a aucun point de mesure coté allemand, malgré le fait que la direction principale du vent est du sud-ouest vers le nord-est , donc directement de la centrale vers l’Allemagne.
Il est indispensable que l’évaluation de ces points de mesure soit confié à des instituts indépendants allemands.

Publication permanente des valeurs mesurées

Il n’est apparemment pas prévu de publier les valeurs mesurées des rayonnements sur un site internet. Elles seraient utiles pour garantir la transparence des étapes du démantèlement.

Rejets radioactifs

Dans le dossier de démantèlement, il est indiqué que la dose de rayonnement est faible par rapport aux valeurs limites ou aux valeurs de référence. Mais les valeurs limites ne s’appliquent qu’au rejet d’une substance dans l’environnement et les effets cumulatifs avec d’autres substance ne sont pas pris en compte. Aucune information n’est donnée sur des substances rejetées simultanément ni sur l’intensité de rayonnement.
D’autre part, tout les rejets dans l’environnement doivent être purifiés jusqu’à ce qu’aucune purification supplémentaire ne soit techniquement possible. Aucune raison financière de devrait justifier l’abandon d’étapes de purification supplémentaires.

L’idée selon laquelle la radioactivité n’est nocive qu’à forte dose est grossièrement erronée, dangereuse et non fondée

Indépendamment de son intensité, la radioactivité à toujours des effets négatifs sur les êtres vivants (les humains comme les autres animaux) et sur l’environnement.
Un document de l’union allemande pour l’environnement et la protection de la nature (Bund für Umwelt und Naturschutz Deutschland) de 2022 décrit plusieurs cas  d’augmentation des taux de cancer et de malformation à proximité d’installations nucléaires.
Conclusion de l’étude :  « La stratégie de dissimulation et de minimisation qui prévaut depuis le début de l’utilisation dite pacifique de l’énergie  nucléaire a fait de nombreuses victimes dans tous les domaines de la radioprotection, dans le cadre du fonctionnement dit normal  des installations nucléaires, mais aussi dans le domaine du diagnostic médical , et le risque est grand que cela continue. Cela vaut particulièrement pour le démantèlement des centrales nucléaires  au cours des prochaines décennies. Dans ce domaine, la radioprotection des travailleurs et de la population doit tenir davantage compte des preuves de plus en plus nombreuses issues de la recherche et de la science internationales concernant les effets  des faibles doses de rayonnement. Une gestion rationnelle des risques liés aux rayonnements ionisants doit commencer dès maintenant et inclure également le stockage provisoire et définitif  des déchets radioactifs. »

Les victimes invisibles de l’utilisation de l’énergie nucléaire :


Il est reconnu depuis longtemps que l’irradiation in utéro à faible dose peut induire un cancer chez les enfants nés ultérieurement. Les foetus, les femmes enceintes et les personnes affaiblies sont exposés à un risque nettement plus élevé que les personnes dites de « référence », mais ils ne sont pas mentionnés dans les documents présentés par EDF.

La volonté d’EDF de nier le danger des faibles doses dans le dossier de démantèlement (document P7, chapitre 8.6 conclusion) : « la dose liée aux rejets d’effluents radioactifs est très inférieure à la limite annuelle d’exposition fixée à 1 mSv par l’article R. 1333-8 du code de la santé publique. L’étude ne met pas en évidence de risque sanitaire liée à ces rejets » est à dénoncer. L’affirmation selon laquelle les émissions provenant du démantèlement des centrales nucléaires n’ont pas d’impact significatif sur la population est fausse , non scientifique et ne sert qu’à rassurer la population.

La prise de conscience qu’il n’existe pas de seuil minimal pour les dommages causés pas les rayonnements doit être à la base de la protection civile, car au cours des prochaines décennies, les travaux de démantèlement des installations nucléaires, avec la libération de grande quantités de matériaux, le stockage et le conditionnement de grandes quantités de substances de substances radioactives et l’existence à long terme de sites de stockage provisoire, continueront à peser sur la population.

Sources et liens

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